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vendredi 12 avril 2013, par Raphaël Devillers

Le gaz de schiste menace l’économie russe

Figaro du 12 Avril 2013

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Figaro 12 Avril 2013

Que Gazprom se méfie de la révolution du gaz de schiste qui transforme depuis cinq ans l’économie américaine n’est pas nouveau. Que l’Académie russe des sciences s’en alarme publiquement montre que la menace est prise de plus en plus au sérieux.

L’Institut de la recherche sur l’énergie de l’Académie russe s’est en fait focalisé sur les huiles de schiste, dont la production a pris le relais de celle de gaz, aux États-Unis. Ce sont ces nouvelles ressources pétrolières, pour l’instant essentiellement exploitées dans le Dakota, qui permettent à l’Agence internationale de l’énergie (AIE) de prédire que dès 2020, les États-Unis seront les principaux producteurs mondiaux de brut, devant l’Arabie saoudite et la Russie.

Selon les chercheurs russes, si cet élan américain se poursuit, il menacera directement les exportations d’or noir de la Russie. Ils ont calculé que celles-ci pourraient baisser de 50 millions de tonnes d’ici 2040. Un horizon lointain en apparence mais relativement court au regard de l’inertie des investissements dans les infrastructures pétrolières. Il faut parfois une décennie pour développer un gisement pétrolier depuis les premiers forages exploratoires ou pour construire un oléoduc. Un recul de 50 millions de tonnes représenterait une baisse de 20% des exportations de brut russe par rapport au niveau actuel. Les conséquences économiques sont potentiellement considérables.

Le gaz et le pétrole représentent la moitié des recettes budgétaires de l’État russe. Selon les académiciens, le poids des hydrocarbures dans le PIB de la Russie passerait de 25% actuellement à 15%. Ce pourrait être une bénédiction puisque depuis dix ans, Vladimir Poutine plaide officiellement pour la diversification de son économie. Ce pourrait surtout être une fragilisation si cette diversification qui tarde tant se fait attendre.

Le mépris de Gazprom

Jusqu’à présent, les industriels russes, Gazprom en tête, ont traité le gaz de schiste avec scepticisme ou mépris. Le PDG de Gazprom Alexei Miller, rapporte le Wall Street Journal, a, le mois dernier, encore qualifié le gaz de schiste de « une bulle qui va bientôt éclater ». Pourtant, l’exploitation de ces gisements de gaz ou de pétrole emprisonnés dans la roche mère, qu’il faut fracturer pour les libérer, a bel et bien bouleversé les plans de Gazprom. Il y a seulement sept ans, le géant russe comptait encore exporter le gaz qu’il espérait puiser dans l’océan Arctique (en mer de Barents dans le gisement géant de Chtokman) pour le vendre aux États-Unis. Et ce à hauteur de 20% des besoins américains ! (voir l’édition de cette Lettre Prospective Energie du 22 février 2013) Aujourd’hui, non seulement les États-Unis n’ont plus besoin d’importer de gaz russe, mais ils fourbissent leurs armes (en l’occurrence des terminaux de liquéfaction) pour exporter le leur.

Tout en affichant un certain dédain pour le gaz de schiste, Moscou ne reste pas les bras ballants. Des observateurs affirment que les Russes agitent en sous-main certains mouvements d’opposition à l’exploitation des gaz de schiste, dans des pays tels la Pologne, l’Ukraine ou la Bulgarie qui sondent leur sous-sol. La volonté d’indépendance gazière de ces ex-satellites soviétiques constitue une menace directe pour les recettes de Gazprom.

Sur le plan des ressources, la Russie n’est pas désarmée puisque selon les chiffres du ministère américain de l’Énergie, gaz de schiste ou pas, elle recèle 2,6 fois plus de pétrole que les États-Unis, et 5,5 fois plus de gaz. Seulement le gros de ces ressources est enfoui dans des régions hostiles, principalement en Arctique. Les exploiter coûte très cher et nécessite des compétences que les compagnies russes ne maîtrisent pas forcément. D’où une série d’alliance entre les russes Gazprom et Rosneft avec des majors occidentales comme Total. Et comme Exxon, la première compagnie pétrolière… américaine. Dans le nouveau paysage énergétique, plus mouvant et incertain que jamais, les rivalités géostratégiques coexistent avec l’interdépendance des États et des entreprises.

Par Fabrice Nodé-Langlois
Journaliste Figaro